Le temps était maussade ce jour-là. Le brouillard étouffait la ville, accompagné d’une petite bruine qui, sous des aspects innocents, finissait par vous tremper jusqu’à
l’os. Il ne faisait pas vraiment froid. Il ne faisait pas vraiment jour ni vraiment nuit. Rien n’était « vraiment », ce jour-là. C’était un de ces jours « entre
les deux » que je déteste plus que tout. On était samedi. Il semblait donc que je doive passer toute la journée à la maison. Malheureusement je n’avais pas de travail, la seule occupation
qui m’eût vraiment attirée. Regarder la télévision ou lire, vautrée sur mon lit, me paraissait hors de question car je n’avais aucune envie de demeurer oisive. Ç’aurait été en effet me rendre
complice de ce temps abominable qui ne cherchait qu’à clouer tout le monde au foyer, las et inactif. Moi, je voulais au contraire me révolter contre lui, ne pas me laisser toucher par ce
fléau !
Dans un accès d’humeur, je sortis et partis sans but précis hors de la ville. Je savais que marcher me ferait du bien. Je voulais quitter ce monde sinistre dans lequel je
m’ennuyais profondément. Evidemment, je n’avais aucune envie de suivre le grand chemin emprunté par tous les petits vieillards au cours de la promenade du dimanche parce qu’il avait la qualité
d’être affreusement plat. Je pris donc un petit sentier, attirant, qui m’était jusqu’alors inconnu, sans me préoccuper de sa destination.
Pendant longtemps, je marchai, la tête vide, les bras ballants, fixant comme seul objectif le sommet verdoyant qui me narguait de sa face ensoleillée. J’étais tellement
désemparée par ce climat insupportable que c’est à peine si je m’aperçus que je pénétrais dans une forêt plus sombre que l’enfer. Bien que cette obscurité me répugnât, je poursuivis mon chemin
sur le petit sentier que j’avais jusqu’alors emprunté.
Il me sembla que je peinais pour rien, que je n’avançais pas ; j’eus cette horrible sensation que jamais je ne sortirais de ce sinistre cachot. Dans mon désarroi,
j’avançais la tête rentrée dans les épaules, ne vivant plus que par mes jambes tant j’essayais de faire le vide dans cette tête si pessimiste.
Soudain, la lumière apparut autour de moi. Bien que réjouie par tout le bonheur que dissimulait pour moi cette clarté, je dus me plier au caprice de mes yeux qui mirent un
temps infini à s’acclimater au brusque changement qui venait de s’opérer sur leur entourage.
Enfin, je peux lever la tête vers ce soleil qui m’accueille dans un univers merveilleux. Il semble avoir stoppé pour moi sa course dans le ciel d’un bleu profond, sans nuage,
que traverse de temps à autre une bande de canards sauvages, cancanant joyeusement. Ce dieu du firmament s’attarde au zénith et, étalant à l’infini ses puissants rayons, me présente ce monde
qu’il privilégie parmi tous, manifestant une ardeur particulière à l’illuminer de sa force flamboyante : la nature.
Ici, il n’y a ni chemin, ni même la moindre trace de sentier. On dirait que cette bête féroce et imposante qu’est l’Homme n’a encore jamais abattu sur ce coin féerique sa
grosse patte polluante. Tout est libre, aucune loi ne coordonne ces éléments qui me sourient, lumineux. Et pourtant, tout est parfaitement harmonisé ; rien n’est de trop et
rien ne manque. Quand apparaît un être nouveau, on ne lui dit pas : « Tu viens ici, débrouille-toi pour t’incorporer à notre milieu. » On lui présente gaiement les lieux, on
s’accommode, on lui fait de la place. Quand une fleur vient à s’ouvrir, quand un arbre vient à pousser, quand un oiseau vient à naître, on partage avec lui sa propre nourriture, puis on lui
apprend à la rechercher ; on lui explique la vie et, lorsque l’on est bien sûr qu’il a acquis toute la force pour l’affronter, on s’éteint pour lui faire de la place, on se sacrifie pour l’élève
que l’on a dressé vers le ciel pour des jours, pour des semaines, pour des mois, pour des siècles… Mais en aucun cas on ne le retient là. Si l’envie lui prend de partir conquérir de nouveaux
espaces, on le laisse filer ; on lui a appris la vie, il saura se débrouiller.
Doucement, pour ne pas le déranger, je me suis approchée de ce colosse qui m’invite galamment à m’adosser contre lui, me proposant son ombre et sa fraîcheur. C’est un immense
tilleul, qui m’a charmée par sa grâce et sa délicatesse. Si je l’observe, j’ai l’impression qu’il est prisonnier de ce monde, qu’il ne peut pas s’échapper, que ses robustes racines le
maintiennent profondément cloué à cette terre grasse dans laquelle il est né. Mais, sous des aspects fidèles, il cherche vainement à s’étendre sur de plus grands espaces. Je le vois, le coquin,
envoyer discrètement des dizaines de petits bourgeons, profitant du transport gratuit que lui offre le vent. Son idéal serait de voir proliférer à l’infini des milliers de fils qui, jusqu’à sa
mort, le serviraient de leur jeune fécondité, donneraient eux-mêmes naissance à des milliers d’enfants. Mais il sait qu’il doit d’abord penser aux races plus faibles, qu’il doit laisser aussi aux
autres la place de se reproduire, que sa puissance ne tient que par eux. Et s’il n’étend pas plus loin ses vigoureuses racines, c’est bien parce que sans cesse il pense à la petite chanterelle
qui s’est timidement dressée sous son ombre, à la petite primevère qui se cache derrière ce rocher, à la jonquille qui lui sourit de l’autre côté du ruisseau. Il sait qu’elles aussi ont besoin de
cette nourriture éternelle et pourtant épuisable qui sans cesse parcourt la montagne, venant servir chacun à domicile : l’eau.
Je me lève. J’essaie de lancer au soleil le défi de le fixer de mes yeux fragiles, mais les rayons étincelants qu’il dirige sur moi ont raison de ma pauvre rétine, qui bien
vite se lasse de ce jeu douloureux.
Je suis heureuse. J’essaie de déverser en ce lieu toute la joie que me procurent cette liberté, cette beauté. Je quitte ces chaussures qui me blessent les
pieds, je les envoie au loin dans l’herbe non fauchée. Je cours, je saute, je ris ; personne ne me voit, je m’amuse. Je m’arrête et cueille une poignée de myrtilles, que je mange avec délice
et gourmandise, étalant sur mes lèvres, sur mes joues, sur mes mains, ce bon jus qui gicle joyeusement, qui semble viser chaque coin encore indemne de mon visage, qui voudrait me gratifier d’une
propreté nouvelle, d’une propreté libre.
Puis je rejoins l’ombre du gros tilleul, qui semblait m’attendre, patiente, qui me propose son escorte. Elle m’accompagne gentiment partout où je désire aller. Quand je cours,
je la sens, je sais qu’elle est derrière moi. Mais si je me retourne, précipitamment elle se cache, et alors je ne distingue plus, là, sur le sol, que ma propre silhouette. Mais je l’ai bien vue,
l’ombre du tilleul, je l’ai aperçue, quand j’ai tourné la tête, qui vite se confondait avec la mienne. Elle ne veut pas que je sache qu’elle m’apporte son aide, qu’elle vient me protéger dans ce
monde inconnu. C’est la coutume ici, de rendre secrètement ses services. On aurait bien trop peur d’en tirer un profit. Et l’on serait gêné envers la personne que l’on a aidée, on craindrait
qu’elle croie à l’intéressement.
Vite, je retourne vers mon ami, ce colosse qui se dresse au milieu du pré, je retourne déposer l’ombre du tilleul à son domicile, car je sais bien que jamais elle ne m’avouera
qu’elle est fatiguée. Et pourtant, elle doit l’être, depuis le temps qu’elle attend, au pied de son camarade, le jour où tout s’éteindra, où le soleil disparaîtra, et donc où les ombres pourront
enfin prendre des vacances. Car les pauvres, elles doivent en avoir assez, de toujours rester au même endroit. La nuit, lorsque le soleil se couche, c’est la lune qui se lève. Moi, je ne
pourrai jamais être une ombre. J’ai toujours envie de bouger, de m’amuser. Quand je ne peux pas, je m’énerve, ou je somnole. Les ombres, elles, ne s’énervent jamais. Elles sont d’une
patience infinie. Et elles ne somnolent pas non plus. Toujours elles restent éveillées, elles font attention de tourner régulièrement pour qu’un coin ne soit pas privilégié par rapport à un
autre. Comme ça, il n’y a pas de jaloux. C’est vraiment gentil, une ombre.
Je distingue le tilleul, à quelques mètres. Je m’approche un peu, quand… Ça alors ! Je m’aperçois que l’ombre est à sa place, comme si elle n’avait pas bougé. Mais bien
vite, je comprends. Elle m’a devancée, pendant que je courais ; une fois de plus elle ne voulait pas que je sache qu’elle m’accompagnait.
Alors je pars, lentement, à reculons, en surveillant bien que l’ombre ne me suive pas. Et je la vois s’allonger, s’étendre à l’infini. Je ne me suis pas trompée, elle est
vraiment épuisée. Elle a sommeil, elle va s’endormir. A cause de moi, elle ne va pas avoir le courage de remplir sa fonction ; à cause de moi, elle va s’arrêter de tourner et de violents
conflits vont naître dans son entourage, divisé par la jalousie. A cause de moi, la nature va perdre ce qui, à mes yeux, en fait tout le charme : son harmonie.
Heureusement, le soleil, s’apercevant de mon désespoir, a la bonne idée de se coucher juste à ce moment-là. L’ombre va avoir le temps de se reposer avant que la lune se lève.
Le soleil, cet être à l’apparence pourtant si puissante, doit lui aussi être fatigué. Toute la journée, il a envoyé, inlassablement, ses flèches de feu sur cette belle nature.
Maintenant, perché sur le sommet des Alpes, gaiement il me dit au revoir, me dardant de ses rayons en pleine face, en signe d’adieu avant de me quitter. Il s’attarde, il me
regarde. Un instant, je m’interroge ; je me demande pourquoi tant d’insistance se lit sur son visage, puis soudain je comprends. Il est l’heure de rentrer ! J’avais
complètement oublié qu’à la fin de cette journée, il me faudrait quitter ce monde, qui est pourtant le mien.
Soudain, j’oublie ma liberté, ma joie de vivre, je prends conscience du temps, du souci d’être à l’heure ; je vais rentrer. Je cours, cette fois non plus par joie, mais
par empressement, je cours me laver la figure dans le petit ruisseau qui serpente dans la montagne. J’ai honte de me servir de cette eau à ces fins. La pauvre ne doit pas comprendre, elle qui
coule incessamment à travers ces beaux paysages, que si je rentrais ainsi, l’on considérerait que je suis vraiment sale. Et je serais bien obligée de l’admettre. Pourtant, je n’ai pas oublié,
tout à l’heure quand j’ai mangé, la sensation que j’ai eue de me laver, de me doter d’une propreté nouvelle. Je ne suis vraiment pas fidèle à ce monde. Moi qui voudrais me révolter contre le
mien, en fait je le soutiens ; je n’ose pas m’opposer à ses principes et défendre complètement la nature. J’ai honte de ne pas avoir la force de le faire, et je lève les yeux pour voir si le
soleil m’approuve. Mais il s’est déjà caché derrière la montagne. Il n’a pas voulu éclairer plus longtemps cette fille infidèle, qui prétendait aimer la nature, et qui s’est lavée dans le
ruisseau parce qu’elle n’avait pas le courage d’affronter les siens avec un visage nouveau.
Cette fille a couru, a erré comme un chien à travers le plateau. Elle a fouillé les buissons, elle a remué l’herbe. Elle n’y voyait guère, elle n’a pas trouvé ce que longtemps
elle a cherché. Puis elle est partie en courant, trébuchant à chaque pas. Elle s’est enfuie de ce monde qu’elle considérait comme le sien, elle a abandonné la nature pour s’enfoncer dans le bois
sombre.
La lune s’est alors levée, elle a émergé de derrière les Alpes. Et elle a éclairé, narquoise, de toute sa lumière blanche, une paire de souliers dans l’herbe
foulée.
janvier 1992