Ecrire

Dimanche 16 octobre 2011 7 16 /10 /Oct /2011 00:00

Le palais d'Hérode ; il fait nuit. Le Tétrarque est là, qui se perd dans la contemplation de la Lune, en compagnie de Narraboth. L'astre nocturne semble illuminer les ténèbres avec une ardeur toute particulière, ce soir. Et sa face blême couverte de cicatrices est source de bien des interrogations : Antipas y perçoit le présage d'une mort prochaine ; le jeune Syrien, lui, croit entrevoir sa bien-aimée. Tous deux ont vu juste : la princesse Salomé va mourir ici ce soir.

 

Le soleil se couche

 

La direction de l'Opéra Bastille a été bien inspirée lorsqu'elle a entrepris de représenter ce chef-d'oeuvre de Richard Strauss. Bien inspirée et bien courageuse aussi car la Salomé du célèbre compositeur allemand se dresse telle un colosse devant quiconque s'y attaque. Une heure et demie d'un spectacle total, musique intense et obsédante, épuisement pour le rôle principal. Outre une inestimable richesse musicale et vocale, toute la finesse d'un livret d'Oscar Wilde et, théoriquement, toute la sensualité d'une frénétique "danse des sept voiles". Je dis bien "théoriquement" car la chorégraphie de Françoise Grès nous blesse en plein coeur, telle une trahison. Celle-ci a en effet voulu donner dans le "sobre". Aussi notre belle princesse, magnifiquement interprétée par Karen Huffstodt, se contente-t-elle d'effectuer quelques roulades à même le sol et d'esquisser quelques pas de valse avec Hérode. Pas de quoi séduire un roi de Galilée et de Pérée! C'est pourquoi l'exclamation du Tétrarque sonne un peu faux : "Oh! Wundervoll! Wundervoll!"

 

Le public parisien, lui, ne cachera pas sa déception. Et tout spectateur averti, aussitôt la représentation terminée, s'empressera de compulser ses archives et retrouvera, avec une certaine satisfaction, cette citation d'Oscar Wilde : "Je veux que ma Salomé danse sur les mains comme dans le conte de Flaubert." Et c'est avec la même soif de vengeance qu'il se jettera sur le dernier des Trois Contes pour s'en remettre à l'authenticité de l'écrivain français. Une fois sa lecture achevée et sa colère ainsi apaisée, il gagnera joyeux son lit, la conscience tranquille.

 

Et son sommeil sera peuplé d'Hérodes à la naïveté toute masculine, piégés par des Hérodias fémininement audacieuses. Et il sera bercé par le doux chant des violons et par une voix céleste qu'il entendra s'élever vers le Père. Il se réveillera en larmes, ému par ces songes magnifiques. C'est alors qu'il se remémorera la princesse Karen Huffstodt, toujours plus émouvante à mesure que la soirée avançait. Et il reverra la baguette de Myung-Whun Chung, musicale et précise, qui seule pouvait affronter le foisonnement diabolique de l'orchestration de Strauss. Et il entendra la voix sombre et vibrante que le prophète Jokanaan (Monte Pederson) projetait du fond de sa citerne.

 

Alors il bénira cet ami fidèle et musicien, qui lui avait si justement conseillé ce spectacle "d'une beauté exceptionnelle". Et il saisira un crayon et une feuille de papier pour célébrer le génie de Myung-Whun Chung et le talent d'André Engel.

 

avril 1994

Jeudi 15 septembre 2011 4 15 /09 /Sep /2011 00:00

CIMG4381.JPG  

 

Au creux du soleil de ta main

J'entends chanter un arc-en-ciel

Qui berce mes rêves de couleurs

 

Et je t'espère à chaque éveil

 

 

octobre 2002

Samedi 10 septembre 2011 6 10 /09 /Sep /2011 00:00

Toute cette vie

En toi

Pour rien

Et le temps

Et les rires

Qui meurent à chaque pas

Et le silence

Toujours plus froid

Toujours plus lourd

Le silence des jours

Etouffés

Dans l’ombre de la nuit

 

Et toi

Tu marches

Marches

Un cri monte en toi

Mais tu marches

Marches

Le soleil s’est couché

Loin derrière toi

Et tu marches

Marches

 

Tu marches dans la nuit

Tu marches vers la nuit

Tu marches

Et tes pas foulent l’ombre

Et tes pas

Fous

Sombrent

Dans le noir de la nuit

Où toi

Tu marches

Marches

 

 

                                                  25 décembre 1996

 

Dimanche 4 septembre 2011 7 04 /09 /Sep /2011 00:00

C5091_0.jpg

 

 

 

Belle et neuve comme la rosée

Lueur née de l'aurore

Tu as l'éclat des jeunes fleurs

La santé sûre et fragile

Des enfants qui jouent sous le ciel d'été

 

Et ton rire léger berce l'éternité

 

                     juin 1998

Samedi 27 août 2011 6 27 /08 /Août /2011 00:00

      Au loin, j'aperçois un panneau "SAINT-ETIENNE 2 km". Chouette! Je suis bientôt arrivée. Ca fait longtemps que j'attends ce jour formidable. Je vais enfin pouvoir retrouver ma famille, ma maison, mon lit, mon violoncelle, et surtout... mes chats! Comme Zazou a dû changer! Je ne vais sûrement pas le reconnaître. En trois mois, un chaton, ça a le temps de grandir! Les quelques jours de vacances que je viens prendre à la maison familiale vont me permettre de me reposer et d'oublier mes difficiles études et l'immensité de Lyon. Même par ce froid d'hiver, on a l'impression d'y étouffer! Pour marquer le coup, je me suis payé le voyage en taxi, au lieu de prendre le train comme prévu.

 

                                                     

 

     Ah! Nous voilà arrivés. Le taxi s'engouffre dans l'allée qui conduit à la maison. La terre est toute craquelée par le froid et l'herbe raidie par le gel. Le mur qui nous sépare des voisins est envahi par la mousse et le lierre. La maison apparaît, immense. Le chauffeur manoeuvre pour se garer et nous descendons de voiture.

     Tout semble mort. Lorsque je suis partie, il y a trois mois, les oiseaux chantaient gaiement et le jardin était empli de la douceur de leur mélodie ; maintenant, tout est triste et silencieux. Les arbres sont blancs de givre ; le couple de moineaux qui nichait dans le lilas est parti.

     Le chauffeur, ayant déposé les bagages sur le sol, s'apprête à partir. Après l'avoir payé, je le remercie et lui souhaite un bon voyage de retour. Il fait vraiment froid ici. Je suis pressée de retrouver l'agréable chaleur qui règne toujours à l'intérieur. Je ramasse mes bagages puis gravis les marches, une à une, intimidée par le changement qui s'est pratiqué en mon absence.

     Je sonne. A l'intérieur, j'entends des pas qui se rapprochent. Qui est-ce? Une grande joie m'envahit. Je vais enfin retrouver mes frère et soeurs et mes parents.

     La porte s'ouvre lentement et Hélène apparaît, une grande fille maintenant, qui doit déjà être en sixième. Comme elle a changé! Elle s'est fait couper les cheveux et porte des lunettes. Tiens! Qui se frotte à ma jambe? Mais c'est Zazou! Il n'y a que lui pour me regarder avec des yeux si suppliants. Je me baisse et le prends dans mes bras. Ce qu'il est lourd! Autrefois, il n'était pas plus imposant qu'une touffe de poils! En tout cas, il est toujours aussi coquin!

     Hélène, elle, est devenue sage et réservée. Elle n'ose pas me parler, de peur de me déranger. C'est donc moi qui engage la conversation. Tout en parlant, je regarde autour de moi. Tout me paraît modifié. Le tableau qui est pendu dans le couloir est là depuis bien longtemps ; pourtant, j'ai l'impression de ne l'avoir jamais vu ainsi. Il y a certains détails que je n'avais jamais remarqués ou que j'ai peut-être tout simplement oubliés. Tiens! Le blouson qui est accroché au porte-manteau, à qui est-il donc? On dirait celui de Papa, en cuir clair ; pourtant, celui-ci me semble plus foncé, plus souple et un peu plus petit.

     En gravissant les marches de l'escalier, j'entends le concerto pour violoncelle de Dvorak. Je reconnais l'enregistrement que l'on m'avait offert pour mes quinze ans, par Rostropovitch. Ca fait si longtemps que je ne l'ai pas entendu! Hou! L'escalier grince toujours autant! Arrivée sur le palier, je peux voir par la fenêtre le jardin de Papa. Cet été, il était couvert de tulipes, d'épinards, de haricots, de petits pois et de bien d'autres légumes encore ; mais le voilà qui m'apparaît complètement tué par l'hiver. Tiens! Mais l'odeur qui me chatouille le nez, c'est le parfum de Maman! Ah! Justement, la voilà qui arrive. Une fois de plus, elle ne parvient pas à cacher son émotion et je vois bien quelques larmes perler sur ses joues.

     Ah! J'ai eu peur! Ce bruit strident n'était que la sonnette! Maman descend et va ouvrir. J'entends vaguement quelques bavardages mais n'y prête pas attention. Tiens! Mais c'est notre vieille valise que j'aperçois sur l'armoire! Ah, je m'en souviens, c'est Mamie qui nous l'avait donnée lorsque Papa était allé en Hollande. Ca fait quand même bien cinq ans. Le temps passe si vite!

     Bon! Je vais quand même faire un tour dans la chambre! La cassette que j'entendais tout à l'heure dans l'escalier se termine et j'entends Antoine, mon frère, siffloter. J'entre. Il est à genoux sur sa chaise, en train de lire une bande dessinée, les deux coudes appuyés sur la table. Il me paraît bien décontracté! Il se tourne et, surpris, se lève. Puis il se met à parler, parler, parler... Moi qui me suis habituée au calme de ma petite chambre à Lyon, je n'arrive vraiment pas à écouter ce qu'il me dit. Alors je m'assois à mon bureau. Il est vraiment petit, et bien bancal. Enfin, je suis quand même contente de le retrouver. Mon vieux sous-main représentant la carte du monde est vraiment abîmé. Sur le "I" de Iran, on peut remarquer un petit creux dont le fond est noirci : ce n'est que l'effet produit par une allumette encore chaude que j'avais dû poser ici par mégarde. Antoine, s'apercevant que je ne l'écoute plus, se tait. Je profite de ce silence bienvenu. Dans la bibliothèque, il y a beaucoup de livres. Lequel vais-je prendre? Allez, La Maison dans la dune de Van der Meersch me semble très intéressant.

 

                                                    

 

     Je m'installe à mon bureau et en commence la lecture, bercée par mon disque préféré : le Requiem de Mozart.

 

 

                                                                                            septembre 1991

Lundi 22 août 2011 1 22 /08 /Août /2011 00:00

      J’étais la troisième d’une famille de quatre. Je ne haïssais personne, j’aimais tout le monde. Chaque jour, je me rendais joyeusement à l’école, à pied, sifflotant l’air de la Reine de la nuit ou le concerto pour deux violons de Bach. J’arrivais toujours avec un peu d’avance car je marchais d’un bon pas. C’étaient alors d’interminables parties de billes dont seul le sifflet du directeur pouvait bien nous tirer. Mon frère étant parti pour le collège m’avait légué toutes celles qu’il avait amassées pendant les cinq années qu’il avait passées ici. Fin tireur, il en possédait une bonne quantité, ayant de plus hérité de celles de ma sœur aînée. C’est pourquoi je possédais le plus gros stock de toute l’école et n’étais pas dans le besoin d’économiser mes munitions, comme le faisaient la plupart de mes camarades. Bien entendu, certains en achetaient au bureau de tabac du coin ou au Prisunic, mais ils constituaient une petite minorité car cela se savait vite et l’on ne pouvait être fier que des billes que l’on avait rassemblées à la sueur de son front ou, et c’était encore mieux, que l’on tenait de ses aînés. C’était la coutume, dans cette petite école de moins de cent élèves où tout le monde se connaissait.

 

                                                     

 

     En fait, cette saison des billes tant aimée de chacun n’avait lieu qu’à partir du printemps. C’était une période que tous attendaient avec impatience, car elle signifiait, de plus, la venue du beau temps et l’approche des grandes vacances. Mais le reste de l’année ne demeurait pas sans activités. Il y avait l’élastique pour les filles, le football pour les garçons, et ce jeu qu’on appelait « la patte » et qui recrutait absolument tous les élèves, du CP au CM2. Nous l’aimions tous bien car chacun s’y sentait valorisé : les plus petits étaient contents de jouer avec les plus grands, et ces derniers étaient fiers de pouvoir y montrer leur supériorité. Seule l’infirmière le craignait plus que tout car elle débordait de travail les jours où nous y jouions, les blessés étant immanquablement fort nombreux.

 

                                                                                     février 1992

Lundi 8 août 2011 1 08 /08 /Août /2011 07:00

     Le temps était maussade ce jour-là. Le brouillard étouffait la ville, accompagné d’une petite bruine qui, sous des aspects innocents, finissait par vous tremper jusqu’à l’os. Il ne faisait pas vraiment froid. Il ne faisait pas vraiment jour ni vraiment nuit. Rien n’était « vraiment », ce jour-là. C’était un de ces jours « entre les deux » que je déteste plus que tout. On était samedi. Il semblait donc que je doive passer toute la journée à la maison. Malheureusement je n’avais pas de travail, la seule occupation qui m’eût vraiment attirée. Regarder la télévision ou lire, vautrée sur mon lit, me paraissait hors de question car je n’avais aucune envie de demeurer oisive. Ç’aurait été en effet me rendre complice de ce temps abominable qui ne cherchait qu’à clouer tout le monde au foyer, las et inactif. Moi, je voulais au contraire me révolter contre lui, ne pas me laisser toucher par ce fléau !

 

                                                   

 

     Dans un accès d’humeur, je sortis et partis sans but précis hors de la ville. Je savais que marcher me ferait du bien. Je voulais quitter ce monde sinistre dans lequel je m’ennuyais profondément. Evidemment, je n’avais aucune envie de suivre le grand chemin emprunté par tous les petits vieillards au cours de la promenade du dimanche parce qu’il avait la qualité d’être affreusement plat. Je pris donc un petit sentier, attirant, qui m’était jusqu’alors inconnu, sans me préoccuper de sa destination.

 

    Pendant longtemps, je marchai, la tête vide, les bras ballants, fixant comme seul objectif le sommet verdoyant qui me narguait de sa face ensoleillée. J’étais tellement désemparée par ce climat insupportable que c’est à peine si je m’aperçus que je pénétrais dans une forêt plus sombre que l’enfer. Bien que cette obscurité me répugnât, je poursuivis mon chemin sur le petit sentier que j’avais jusqu’alors emprunté.

 

    Il me sembla que je peinais pour rien, que je n’avançais pas ; j’eus cette horrible sensation que jamais je ne sortirais de ce sinistre cachot. Dans mon désarroi, j’avançais la tête rentrée dans les épaules, ne vivant plus que par mes jambes tant j’essayais de faire le vide dans cette tête si pessimiste.

 

    Soudain, la lumière apparut autour de moi. Bien que réjouie par tout le bonheur que dissimulait pour moi cette clarté, je dus me plier au caprice de mes yeux qui mirent un temps infini à s’acclimater au brusque changement qui venait de s’opérer sur leur entourage.

 

                                                   

 

    Enfin, je peux lever la tête vers ce soleil qui m’accueille dans un univers merveilleux. Il semble avoir stoppé pour moi sa course dans le ciel d’un bleu profond, sans nuage, que traverse de temps à autre une bande de canards sauvages, cancanant joyeusement. Ce dieu du firmament s’attarde au zénith et, étalant à l’infini ses puissants rayons, me présente ce monde qu’il privilégie parmi tous, manifestant une ardeur particulière à l’illuminer de sa force flamboyante : la nature.

 

    Ici, il n’y a ni chemin, ni même la moindre trace de sentier. On dirait que cette bête féroce et imposante qu’est l’Homme n’a encore jamais abattu sur ce coin féerique sa grosse patte polluante. Tout est libre, aucune loi ne coordonne ces éléments qui me sourient, lumineux. Et pourtant, tout est parfaitement harmonisé ; rien n’est de trop et rien ne manque. Quand apparaît un être nouveau, on ne lui dit pas : « Tu viens ici, débrouille-toi pour t’incorporer à notre milieu. » On lui présente gaiement les lieux, on s’accommode, on lui fait de la place. Quand une fleur vient à s’ouvrir, quand un arbre vient à pousser, quand un oiseau vient à naître, on partage avec lui sa propre nourriture, puis on lui apprend à la rechercher ; on lui explique la vie et, lorsque l’on est bien sûr qu’il a acquis toute la force pour l’affronter, on s’éteint pour lui faire de la place, on se sacrifie pour l’élève que l’on a dressé vers le ciel pour des jours, pour des semaines, pour des mois, pour des siècles… Mais en aucun cas on ne le retient là. Si l’envie lui prend de partir conquérir de nouveaux espaces, on le laisse filer ; on lui a appris la vie, il saura se débrouiller.

 

    Doucement, pour ne pas le déranger, je me suis approchée de ce colosse qui m’invite galamment à m’adosser contre lui, me proposant son ombre et sa fraîcheur. C’est un immense tilleul, qui m’a charmée par sa grâce et sa délicatesse. Si je l’observe, j’ai l’impression qu’il est prisonnier de ce monde, qu’il ne peut pas s’échapper, que ses robustes racines le maintiennent profondément cloué à cette terre grasse dans laquelle il est né. Mais, sous des aspects fidèles, il cherche vainement à s’étendre sur de plus grands espaces. Je le vois, le coquin, envoyer discrètement des dizaines de petits bourgeons, profitant du transport gratuit que lui offre le vent. Son idéal serait de voir proliférer à l’infini des milliers de fils qui, jusqu’à sa mort, le serviraient de leur jeune fécondité, donneraient eux-mêmes naissance à des milliers d’enfants. Mais il sait qu’il doit d’abord penser aux races plus faibles, qu’il doit laisser aussi aux autres la place de se reproduire, que sa puissance ne tient que par eux. Et s’il n’étend pas plus loin ses vigoureuses racines, c’est bien parce que sans cesse il pense à la petite chanterelle qui s’est timidement dressée sous son ombre, à la petite primevère qui se cache derrière ce rocher, à la jonquille qui lui sourit de l’autre côté du ruisseau. Il sait qu’elles aussi ont besoin de cette nourriture éternelle et pourtant épuisable qui sans cesse parcourt la montagne, venant servir chacun à domicile : l’eau.

 

    Je me lève. J’essaie de lancer au soleil le défi de le fixer de mes yeux fragiles, mais les rayons étincelants qu’il dirige sur moi ont raison de ma pauvre rétine, qui bien vite se lasse de ce jeu douloureux.

 

    Je suis heureuse. J’essaie de déverser en ce lieu toute la joie que me procurent cette liberté, cette beauté. Je quitte ces chaussures qui me blessent les pieds, je les envoie au loin dans l’herbe non fauchée. Je cours, je saute, je ris ; personne ne me voit, je m’amuse. Je m’arrête et cueille une poignée de myrtilles, que je mange avec délice et gourmandise, étalant sur mes lèvres, sur mes joues, sur mes mains, ce bon jus qui gicle joyeusement, qui semble viser chaque coin encore indemne de mon visage, qui voudrait me gratifier d’une propreté nouvelle, d’une propreté libre.

 

    Puis je rejoins l’ombre du gros tilleul, qui semblait m’attendre, patiente, qui me propose son escorte. Elle m’accompagne gentiment partout où je désire aller. Quand je cours, je la sens, je sais qu’elle est derrière moi. Mais si je me retourne, précipitamment elle se cache, et alors je ne distingue plus, là, sur le sol, que ma propre silhouette. Mais je l’ai bien vue, l’ombre du tilleul, je l’ai aperçue, quand j’ai tourné la tête, qui vite se confondait avec la mienne. Elle ne veut pas que je sache qu’elle m’apporte son aide, qu’elle vient me protéger dans ce monde inconnu. C’est la coutume ici, de rendre secrètement ses services. On aurait bien trop peur d’en tirer un profit. Et l’on serait gêné envers la personne que l’on a aidée, on craindrait qu’elle croie à l’intéressement.

 

    Vite, je retourne vers mon ami, ce colosse qui se dresse au milieu du pré, je retourne déposer l’ombre du tilleul à son domicile, car je sais bien que jamais elle ne m’avouera qu’elle est fatiguée. Et pourtant, elle doit l’être, depuis le temps qu’elle attend, au pied de son camarade, le jour où tout s’éteindra, où le soleil disparaîtra, et donc où les ombres pourront enfin prendre des vacances. Car les pauvres, elles doivent en avoir assez, de toujours rester au même endroit. La nuit, lorsque le soleil se couche, c’est la lune qui se lève. Moi, je ne pourrai jamais être une ombre. J’ai toujours envie de bouger, de m’amuser. Quand je ne peux pas, je m’énerve, ou je somnole. Les ombres, elles, ne s’énervent jamais. Elles sont d’une patience infinie. Et elles ne somnolent pas non plus. Toujours elles restent éveillées, elles font attention de tourner régulièrement pour qu’un coin ne soit pas privilégié par rapport à un autre. Comme ça, il n’y a pas de jaloux. C’est vraiment gentil, une ombre.

 

    Je distingue le tilleul, à quelques mètres. Je m’approche un peu, quand… Ça alors ! Je m’aperçois que l’ombre est à sa place, comme si elle n’avait pas bougé. Mais bien vite, je comprends. Elle m’a devancée, pendant que je courais ; une fois de plus elle ne voulait pas que je sache qu’elle m’accompagnait.

 

    Alors je pars, lentement, à reculons, en surveillant bien que l’ombre ne me suive pas. Et je la vois s’allonger, s’étendre à l’infini. Je ne me suis pas trompée, elle est vraiment épuisée. Elle a sommeil, elle va s’endormir. A cause de moi, elle ne va pas avoir le courage de remplir sa fonction ; à cause de moi, elle va s’arrêter de tourner et de violents conflits vont naître dans son entourage, divisé par la jalousie. A cause de moi, la nature va perdre ce qui, à mes yeux, en fait tout le charme : son harmonie.

 

    Heureusement, le soleil, s’apercevant de mon désespoir, a la bonne idée de se coucher juste à ce moment-là. L’ombre va avoir le temps de se reposer avant que la lune se lève. Le soleil, cet être à l’apparence pourtant si puissante, doit lui aussi être fatigué. Toute la journée, il a envoyé, inlassablement, ses flèches de feu sur cette belle nature.

 

    Maintenant, perché sur le sommet des Alpes, gaiement il me dit au revoir, me dardant de ses rayons en pleine face, en signe d’adieu avant de me quitter. Il s’attarde, il me regarde. Un instant, je m’interroge ; je me demande pourquoi tant d’insistance se lit sur son visage, puis soudain je comprends. Il est l’heure de rentrer ! J’avais complètement oublié qu’à la fin de cette journée, il me faudrait quitter ce monde, qui est pourtant le mien.

 

                                                    

 

    Soudain, j’oublie ma liberté, ma joie de vivre, je prends conscience du temps, du souci d’être à l’heure ; je vais rentrer. Je cours, cette fois non plus par joie, mais par empressement, je cours me laver la figure dans le petit ruisseau qui serpente dans la montagne. J’ai honte de me servir de cette eau à ces fins. La pauvre ne doit pas comprendre, elle qui coule incessamment à travers ces beaux paysages, que si je rentrais ainsi, l’on considérerait que je suis vraiment sale. Et je serais bien obligée de l’admettre. Pourtant, je n’ai pas oublié, tout à l’heure quand j’ai mangé, la sensation que j’ai eue de me laver, de me doter d’une propreté nouvelle. Je ne suis vraiment pas fidèle à ce monde. Moi qui voudrais me révolter contre le mien, en fait je le soutiens ; je n’ose pas m’opposer à ses principes et défendre complètement la nature. J’ai honte de ne pas avoir la force de le faire, et je lève les yeux pour voir si le soleil m’approuve. Mais il s’est déjà caché derrière la montagne. Il n’a pas voulu éclairer plus longtemps cette fille infidèle, qui prétendait aimer la nature, et qui s’est lavée dans le ruisseau parce qu’elle n’avait pas le courage d’affronter les siens avec un visage nouveau.

 

    Cette fille a couru, a erré comme un chien à travers le plateau. Elle a fouillé les buissons, elle a remué l’herbe. Elle n’y voyait guère, elle n’a pas trouvé ce que longtemps elle a cherché. Puis elle est partie en courant, trébuchant à chaque pas. Elle s’est enfuie de ce monde qu’elle considérait comme le sien, elle a abandonné la nature pour s’enfoncer dans le bois sombre.

 

    La lune s’est alors levée, elle a émergé de derrière les Alpes. Et elle a éclairé, narquoise, de toute sa lumière blanche, une paire de souliers dans l’herbe foulée.

 

 

                                                                           janvier 1992

Découvrir

  • Chez djoupette
  • : Chez djoupette
  • : ... on parle musique, poésie, Paris, vie intérieure ... on laisse parler le coeur ... on fait de la place au silence

En savoir plus

Compter

Naviguer

Rechercher

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés